La Liberté

«Robin ne devait jamais skier»

Mon fils est un champion 4/5 • Papa du champion de ski hémiplégique Robin, et frère de la star Didier, le Neuchâtelois Alain Cuche a cette double vision, sport handicap et sport de compétition. La maman, Sandra, est un vecteur de rires comme de larmes.

Alain et Sandra Cuche: «C’est sûr que pour skier avec un enfant qui a un handicap, il faut quand même être mordu.» © Alain Wicht
Alain et Sandra Cuche: «C’est sûr que pour skier avec un enfant qui a un handicap, il faut quand même être mordu.» © Alain Wicht
Robin Cuche en mars 2014 lors des Paralympiques de Sotchi, en Russie. © Keystone
Robin Cuche en mars 2014 lors des Paralympiques de Sotchi, en Russie. © Keystone
«Robin ne devait jamais skier» © Alain Wicht/La Liberté
«Robin ne devait jamais skier» © Alain Wicht/La Liberté
«Robin ne devait jamais skier» © Alain Wicht/La Liberté
«Robin ne devait jamais skier» © Alain Wicht/La Liberté

Tiphaine Bühler

Publié le 07.05.2015

Temps de lecture estimé : 9 minutes

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Derrière chaque champion, il y a des parents. Il faut soutenir son enfant sans mettre de pression et garder la tête froide aussi souvent que possible. Le métier de sportif fait souvent rêver. Pour les parents, les réalités et les obstacles sont différents dans chaque discipline et pour chacun. Ils apprennent sur le tas à décrypter ce monde si particulier, à s’accommoder des folies financières ou de la peur de l’accident, et surtout, à maintenir le lien du cœur. Ils témoignent.

«Robin ne devait jamais pouvoir skier. Le verdict médical est tombé lorsqu’il a eu un an», engage avec chaleur Sandra (44 ans), tout en signalant qu’il n’y a aucun tabou. Né prématuré, son bébé est hémiplégique. Toute sa motricité fine et ses appuis posent problème du côté droit. «Sa jambe ne se développait pas correctement, continue Alain (46 ans). Il a un pied plus petit que l’autre et une jambe plus courte. Il a dû faire des injections de botox régulièrement pour forcer les tendons à se rallonger. Il était ensuite plâtré des semaines.» Dans la foulée, des séances de physiothérapie à un rythme effréné. Le souffle vient de Robin, très actif. Il est également stimulé par son petit frère Rémi et bouge quasiment comme n’importe quel enfant, grâce à une attelle dont il bénéficie dès l’âge de six ans.

1 La détection

La famille vit à cinq minutes des pistes des Bugnenets, un symbole lorsqu’on s’appelle Cuche. Refusant le diagnostic négatif du pédiatre et voyant les progrès de Robin, le couple le met sur des skis, très tôt. La première épreuve passe par les chaussures. Le gamin n’a pas la musculature pour diriger ses orteils qui se tordent. «Au début, je ne savais pas comment lui apprendre à skier, se souvient le père qui a fait ses gammes avec Didier Cuche. Robin ne peut pas faire le chasse-neige. Ensuite, il s’est tenu à mes bâtons, à côté de moi.» Sandra avale ses sanglots: «La première fois qu’on l’a vu glisser sur des skis, on en a pleuré. C’était une victoire, juste qu’il soit debout en bas de la piste. On pouvait imaginer skier en famille.»

Dès six ans, Robin participe à des courses régionales avec le ski club. «Il n’avait pas de traitement de faveur», apprécient les parents à l’unisson. «Personne ne lui portait ses skis. Il suivait, moins vite, mais ce n’était pas le pire. Sur les courses, il voulait être devant. Il est très regardant des résultats.» Aujourd’hui encore. «Lorsque son frère a commencé à tout gagner, on a senti la frustration de Robin», poursuit maman. «On a alors entamé les démarches pour l’inscrire à des épreuves handi. J’ai fait 1012 téléphones pour arriver à PluSport (la Fédération du sport handicap suisse, ndlr). C’est sûr que pour skier avec un enfant qui a un handicap, il faut quand même être mordu.» Elle rit d’elle-même.

2 L’envol

Ses premiers championnats de Suisse handi se déroulent à Schönried. Robin a 11 ans, de loin le plus jeune. «Pour mon épouse, ça a été extrêmement difficile émotionnellement», confie Alain admiratif. «Elle s’est repassé le film des dix dernières années.» Elle l’interrompt: «Et ce n’était pas que des années de pur bonheur, ça vous pouvez l’écrire». Cette journée agit comme un déclic. «En voyant les autres concurrents, certains descendant en chaise à skis, je me suis dit que Robin avait de la chance», se souvient-elle. «J’ai vu qu’il s’en sortirait, serait autonome, aurait un travail et une vie proche de la norme. Nous, on le voit comme ça. Lui vit juste le plaisir de l’instant.»

Les championnats de Suisse correspondent désormais au grand rendez-vous annuel de Robin, en plus des courses avec le SC Chasseral Dombresson. A 13 ans, il intègre la relève nationale de ski handi. Deux ans plus tard, les parents regardent à la TV leur fils défiler aux Jeux paralympiques de Sotchi. «C’était quand même énorme», souligne Sandra, plus détachée. «Là où j’ai remarqué qu’il avait progressé, c’est lorsque j’ai essayé de le suivre un jour à l’entraînement», s’amuse papa Cuche. «Si je taillais les mêmes courbes que lui, j’étais distancé. J’ai dû couper tout droit.»

3 Le revers

A regarder dans le rétro, le manque de valorisation du sport handi frappe. Très proche de Didier Cuche, Alain bénéficie d’une double vision. «Avec mon frère, on a connu la frénésie des médias où on doit parfois peser chaque mot. Tandis que dans le sport handi, en dehors des JO, il n’y a aucune visibilité. Pourtant, on aurait des choses à apprendre, notamment dans l’état d’esprit. Pour un valide, un truc ne va pas et c’est la fin du monde. Et honnêtement, voir un skieur aveugle descendre en super-G, ça vous donne des frissons.»

Etre le neveu d’une star mondiale a inévitablement eu un impact sur la carrière de Robin, mais pas sur ses choix. «Didier a été un soutien direct pour les contacts et indirect, car cela permet une identification, explique volontiers Alain. Certaines portes s’ouvrent plus facilement. Pour Robin, c’est une fierté. En revanche, pour Rémi (qui est en passe d’intégrer la relève nationale chez les valides, ndlr), ce sera toujours une pression. Lorsque vous êtes sur une liste de départ et que vous vous appelez Cuche, on attend de vous que vous soyez devant.»

4 Le lien du cœur

Les parents se sont interdit de dire à leur fils qu’il ne pourra jamais faire une activité à cause de son handicap. «On l’a laissé essayer même le patin à glace, alors qu’on savait que l’équilibre avant-arrière, Robin ne l’aurait jamais», mentionne Sandra. Aujourd’hui dans son élément entre étu- des et carrière internationale, Robin a gagné son autonomie. «Le meilleur moment désormais, c’est lorsqu’on peut rester dans notre canapé, qu’il n’y a pas quinze paires de skis à farter dans le garage et que la saison est finie», éclate de rire cet attachant duo. I

 

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Souvenir en famille

Le ski, une valeur familiale

Si ce n’est pas Robin (à droite), c’est son frère Rémi qui se présente dans les portillons de départ. L’occasion pour toute la famille de chausser les skis.

TBU/LDD

 

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«La taxation, le sujet no 1 dans le sport handi»

Pour intégrer la relève du sport handi et participer à des courses internationales, Robin a dû passer la taxation, un test qui définit son degré de handicap. Ce résultat adapte le chronomètre de l’athlète. Ainsi pour Robin, on retire 7% du temps réel. Pour un cas plus lourd, ce sera peut-être 14%. Des calculs dans lesquels se perdent les parents.

L’examen devait se passer devant une commission de médecins à Sestrières. Robin a 13 ans. «Avant de faire neuf heures de voiture pour avoir cette taxation, je voulais m’assurer que mon fils puisse être taxé», raconte la mère. «On est allé chez une spécialiste à Interlaken qui nous a confirmé que Robin serait LW9-2 (hémiplégique léger, ndlr) sans problème, voire plus. Un drôle de paradoxe. On se retrouve en tant que parents à espérer que son fils soit suffisamment invalide pour participer aux courses handi.»

«A Sestrières, le contrôle a été très vite réglé, car c’est assez flagrant chez Robin lorsqu’il est en short. On a découvert ce monde de la taxation», explique ouvertement Sandra. «C’est le sujet No 1 dans le sport handi. Tout le monde parle de ça et personne n’est satisfait avec le résultat et aimerait avoir plus.» La polémique avait enflé aux Jeux de Sotchi, car un skieur diminué de deux phalanges était devenu champion olympique alors qu’il bénéficiait de la même taxation qu’un manchot. «Robin et nous étions contents comme ça», indique-t-elle. «C’est surtout la reconnaissance qu’il peut faire du ski dans le sport handi.» Il a d’ailleurs pris le départ de ses premières courses internationales les jours suivants en Italie. TBU

 

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La famille de

Robin Cuche

> 21 mai 1998. Sandra et Alain Cuche voient naître Robin avec deux mois d’avance. Deux ans plus tard, son frère Rémi arrive à Saules (NE).

> 2011. Robin devient «newcomer» de l’année, prix qui récompense le meilleur junior suisse handicapé. Il rafle tout en sport handi et participe toujours à des courses régionales chez les valides.

> Janvier 2012. Il passe la taxation.

> 2014. Il participe aux Jeux olympiques de Sotchi (18e en slalom et 12e en géant)

> 2015. Mondiaux de Panorama, Robin se déchire un ligament croisé de sa jambe hémiplégique, pas de ski pendant un an.

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